La Maghrébinologie
À l’origine, ce billet devrait s’intituler MRE où il a été question de traiter l’immigration avec une approche sociologique voire même philosophique
Les actualités politiques et la vague médiatique qui a suivi le dérapage de Brice Hortefeux, m’ont contraint à revoir (augmentée) ma copie et tenter d’intégrer une vision politique
On ne peut écrire innocemment sur l’immigration et sur les immigrés ;
On ne peut écrire sans que le débat ne fuse dans tous les sens
Méconnaissance du sujet ou ambiguïté du statut social et scientifique de celui-ci.
Souvent le débat se polarise entre l‘immigré et les autres, comme si celui-ci constitue un citoyen à part, Abdelmalek Sayad évoquait la double absence de l’immigré.
Absent de sa famille, de son village, de son pays, mais aussi absent du fait de l’exclusion dont il est victime du pays d’arrivée.
S’agit-il vraiment d’une double absence ?
Moi je dirais non, je préfère parler d’un double complexe
Complexe par rapport au pays d’origine, le sentiment de culpabilité (la fuite, l’échec..) d’avoir abandonné ses semblables
Complexe d’infériorité par rapport au pays d’accueil de part la différence du milieu socioculturel, la technologie, l’organisation, et les conséquences de l’histoire (coloniale et politique)
Une société permet elle vraiment à tous les individus d’exercer leur droit d’épanouissement ? Leur offre-t-elle la possibilité de vivre dignement ? Ou est-elle juste un mélange de frustrations, d’inassouvissement, de mélancolie, d’absence d’avenir ?
L’immigré a le sentiment d’avoir en lui des forces puissantes qui ne trouvent pas de débouché dans son pays, d’où l’exil, la rupture avec la société, le changement s’impose
Il se condamne à engendrer une situation qui semble le vouer à une double contradiction.
De l’immigration, on ne sait plus s’il s’agit d’un état provisoire mais qu’on se plait à prolonger indéfiniment ou, au contraire s’il s’agit d’un état plus durable mais qu’on se plait à vivre avec un intense sentiment du provisoire
Abdelmalek Sayad
Comme Socrate selon Platon, l’immigré est atopos, sans lieu, déplacé, inclassable.
Ni citoyen, ni étranger, ni vraiment du côté du Même, ni totalement du côté de l’Autre, il se situe en ce lieu « bâtard » dont parle aussi Platon, la frontière de l’être et du non-être social.
Il oblige à repenser de fond en comble la question des fondements légitimes de la citoyenneté et de la relation entre le citoyen et l’État, la Nation ou la nationalité
A quoi bon sert la revendication de la citoyenneté quand on n’a pas la nationalité, voire quand on ne veut pas de cette nationalité ?
Ou alors, à quoi sert d’avoir une nationalité vide de tout contenu réel, attribut abstrait, purement juridique ? Est-ce que cela change quelque chose à sa condition ?
Il est devenu sujet encombrant qui suscite l’embarras, l’exclusion et autant, désormais, dans sa société d’origine que dans la société d’accueil.
Et pourtant l’immigré reste une valeur sure de la prospérité économique des deux pays, une source exploitée et objet de raquette.
Il est le salarié le mal payé qui bénéficie des lois et des droits restrictifs et discriminatoires dans le pays d’accueil, il est aussi source de devises et placements bancaires dans le pays d’origine.
Le dérapage raciste de Brice Hautefeux, et la volonté délibérée de Nicolas Sarkozy de rendre possible les dérives racistes posent une réflexion sur le fond de la politique exercée par un pouvoir en roue libre
L’Occident a toujours eu un regard arrogant et hautain envers les Arabes
Dans son livre la Maghrébinologie, Nasr E Boutamina disait :
Les français de souche restent enfermés dans une perception de l’Islam liée au Maghrébin ou à l’Arabe, qui est véhiculée par l’Histoire Orthodoxe, la colonisation, et la mémoire de la période coloniale. Ils ont beaucoup de mal à prendre en considération leur histoire. La perception de cet Islam autonome, l’Islam du citoyen français, est figée à travers les images du colonisé, de l’immigré. On façonne ainsi, un Islam du pauvre ou de la pauvreté, du misérable, de violence…
Etre immigré, dans le politiquement correct devient alors un indice laissant présumer que la personne est susceptible ou tentée de commettre une infraction, un crime ou un délit, ou bien qu’elle en mesure de procurer de renseignements nécessaires à une enquête
Tariq Ramadan dans son face à face légendaire avec Nicolas Sarkozy a dit :
Quand les arabes ou les musulmans parlaient mal le français, on parlait pour eux, et maintenant quand on s’exprime en français, on aimerait que nous ne parlions plus..C’est un déficit de démocratie…
L’échec du système éducatif, le problème de la banlieue, le chômage sont en partie les conséquences d’une politique qui veut denier les immigrés de leur mémoire, de leur identité…
Je peux me noyer à énumérer les exemples, les dérapages des politiciens, les bavures policières, pointer du doigt l’Occident qui s’est enfermé dans sa bulle méprisante au prix de sacrifier ses propres valeurs, la démocratie, la liberté, les droits de l’humain, et qui pourront être l’origine de son déclin
Le but recherché n’est pas d’amplifier la haine et creuser la différence, mais d’exposer les points de la discorde pour mieux préparer l’avenir…
L’immigration de la 2eme, 3eme génération doit s’impliquer intensément dans la représentativité politique.
Les Boutih, les Kaci, les Fadela…ne sont que des vieux instruments de la République pour camoufler une démocratie dominante.
Ces jeunes doivent s’imposer dans le marché du travail par le talent, participer au défit culturel pas seulement le sportif et le comique…
Quant à l’état il est de son devoir de reconnaitre ces jeunes, de les aider, leur donner leur chance : le droit d’exister…
Un état ne peut aspirer au changement ni au développement sans la contribution de tous ses composants.
Rediffusion