Asfour

By le mythe Le 25 août 2010

Il était le meilleur gardien de buts de mon quartier et sa notoriété de Cerbère des goals avait même traversé ses frontières pour s’étendre aux quartiers voisins dont les équipes sollicitaient son précieux concours à l’occasion des matchs importants.
L’avoir dans son équipe était simplement un gage de match gagné d’avance.
Le souvenir d’un match en particulier reste ancré dans ma mémoire. Cette fois là, nous jouions tous les deux dans l’une des équipes qui s’affrontaient.
Le match touchait presque à sa fin et l’arbitre venait de siffler coup franc pour une faute commise par l’équipe adverse pas loin de sa surface de réparation.
Ma qualité de franc tireur et de spécialiste des tirs de loin m’ont valu l’exécution du coup franc en question. J’envisageai alors un tir de l’intérieur comme de l’extérieur du pied au choix mais un coup d’œil sur le mur, mal placé, me laissa entrevoir une lucarne entre les joueurs qui me fit envisager une autre possibilité de transformer le tir en but, en faisant passer le ballon par la brèche. Restait cependant une difficulté de taille : parvenir à feinter le goal hors pair qu’il était en ne lui laissant aucune chance d’esquisser le moindre mouvement. Si j’ai réussi mon tir à travers la lucarne, lui par contre je n’ai pas réussi à le feinter. Il avait le plus naturellement réussi à bondir pour stopper le ballon après un de ses plongeons d’anthologie, qu’il n’hésitait d’ailleurs pas exécuter même sur des terrains bitumés. Comment a-t-il réussi à anticiper le tir ? Je ne lui ai jamais posé la question.
Ses coups de gueule sur le terrain étaient aussi mémorables que ses coups d’éclat et m’ont toujours fait rire. Il encaissait mal les défaites. Si, d’aventure il lui arrivait d’encaisser deux buts d’affilée, il voyait rouge et abandonnait tout bonnement sa cage pour évoluer en même temps comme avant centre jusqu’à prendre sa revanche en marquant lui même des buts.

Il était de ceux qui avaient meublé mon enfance par leur simple présence. Il était mon ami, mon birdy. Dans la vie, c’était un des ces titi des villes à la personnalité attachante.
Un Gavroche aussi comique que sérieux, aussi colérique que sensible mais toujours authentique et sincère dans ses amitiés.
En grandissant, la vie l’avait botté en touche.
Comme beaucoup d’autres jeunes du quartier au ban du système éducatif, il s’est réfugié dans des paradis artificiels vivotant de petits boulots et au besoin venait parfois m’emprunter mes chaussures par ci ou me taxer de l’argent par là… . Notre amitié restait indéfectible malgré tout.

Et puis un beau jour, Asfour se trouva une petite amie. Une très belle fille fraîchement installée dans un quartier voisin. Cela a suffit à le transformer. Assagi, Asfour a repris le dessus sur la vie, et la chance semblait lui sourire à nouveau.
Je le croisais souvent, avec sa petite copine en bas de la rue causant tous les deux, loin des regards, deux jeunes amoureux pour qui le monde des autres et ses misères n’existaient plus….

Et puis vint l’été 81 (ou 82). Fidèles à nos habitudes, nous étions partis camper, mais pour cette fois-là nous nous étions aventurés plus loin jusqu’à El Oualidia et pour plus longtemps.
Ce fut un séjour entre potes faits de délires inoubliables, mais à notre retour, une vingtaine de jour plus tard, l’état de grâce allait hélas prendre fin pour mon ami Asfour.
Il allait en effet tout simplement apprendre que sa petite amie qui cristallisait tous ses rêves allait se marier avec quelqu’un d’autre.
Un mariage juteux avec un meilleur parti que lui en la personne d’un immigré marocain en Angleterre et que la pauvre fille, comme beaucoup de sa génération, n’avait d’autre choix que de subir. S’accrochant elle-même à un fol espoir, elle avait vainement tenté de le joindre durant son absence pour finalement venir, en désespoir de cause, lui faire ses adieux trois jours avant la célébration de son mariage…

Ce jour là, j’ai vu un Asfour effondré… un Asfour pleurant tout saoul,… Un Asfour anéanti par le désespoir… un Asfour délirant et s’accrochant par l’énergie de ce même désespoir à des rêves impossibles.

Les années passèrent, la petite amie d’Asfour avait quitté le pays mais ses rêves à lui ne le quittèrent pas pour autant. Sa douleur, il l’évacuait par un seul rêve presque enfantin comme tous les grands rêves. Celui de pouvoir évoluer un jour sur terrain de foot en Angleterre et que sa petite amie le regarde jouer à la télé.

Puis vit mon tour de quitter le pays. Ce jour là mon ami Asfour était venu me dire au revoir et dans ses yeux si expressifs je pouvais lire toutes les choses que ses paroles n’exprimaient pas.
C’était comme si je représentais pour lui ce pont qui le lierait à sa petite amie dont il espérait encore et toujours des nouvelles.

A mon retour au pays deux longues années plus tard, j’appris que Asfour avait quitté le quartier et s’était entre-temps installé dans une vie de chauffeur de taxi et qu’il avait désormais une autre femme dans sa vie et même une famille à charge.
Mais avait-il pour autant entièrement tourné cette page de sa vie ?. Son dépit est-il toujours là ou le temps qui court a t il changé les plaisirs ? Qui peut le dire ?
Certaines douleurs finissent avec le temps par ne plus dire leur nom et collent à tout notre être pour finir par faire partie de nous même … Quant à moi, mon absence prolongée et mon retour m’ont aussi mieux fait prendre la mesure de ce qu’ont pu être la douleur silencieuse et les espoirs déçus de mon ami … et son impuissance face au destin….

Asfour, ce héros des stades, qui par ses prouesses, réussissait à changer le cours d’un match, était finalement impuissant face au cours de son propre destin.
Lui comme bien d’autres héros sans gloire d’une génération dont les rêves ont été sacrifiés par les bien-pensants sur l’autel des conventions et du paraître social. Ces exclus de la partie, qui résignés ont fini par se fondre dans la masse, livrant leurs destins entre les mains d’autres.
Autant d’anonymes qui avec leurs rêves, leurs douleurs et leurs larmes ont écrit chacun une histoire qui ne sera lue par personne mais qui au fond d’eux gardent malgré tout cette flamme dont le souvenir quelque part leur donne cette âme d’enfant qui fait de chaque homme qu’on ne distingue pas un homme distingué des autres

Le mythe
Merci KS

2 Responses leave one →
  1. 2010 août 27
    Bébé MEXICO Windows 7 Internet Explorer 8.0 permalink

    Asfour… tendre et douce, il s’abritait sous le drap doux et les rideaux transparents. Mais il était tard. Toujours tard. Les valises deschechas et le coeur ouvert, elle voulait l’aimer, mais sa force était moindre que les minutes et instants qui couvraient son âme, son âme qui appartenait à un autre homme, à d’autres baisers. Et il, renversé dans le lit, il racontait ses peines et ses désirs, ses peurs et ses projets, ses doutes et ses désirs.
    Et elle est partie, est partie avec le vent. Avec la claire marée et son coeur ouvert. Elle veut le voir, parler à ses yeux ouverts, lui s’éveiller ces nuits d’insomnie quand la lune était son seul refuge, son unique ami. Mais il est inerte. plongé dans l’indifférence et la peur, et elle le cherche, dans les nuits désertes et pleines de repentir et des nuits sans vent… mais il est loin. Et elle baisse la tête, sans entendre le cours de la vie et de la mort, et lui fait un baiser, un baiser dans le front et dans la vie, et part en silence….

  2. 2010 août 28
    Le mythe FRANCE Windows 7 Internet Explorer 8.0 permalink

    @Bébé
    Je ne pense pas que ton Asfour est inerte, indifférent
    je ne pense pas qu’il a peur
    il voulait juste éviter de souffrir car aucune logique au monde ne pouvait donner des explications à ce qui s’est passé…..

    il est fou celui qui cherche la logique chez l’humain…

    http://www.youtube.com/watch?v=WZeVvJKUrUQ

    ton texte est sublime
    et Asfour l’aurait apprécié

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